Devenir chercheur est un parcours long et compliqué : longues études, succession de postes (généralement dans différents pays), et enfin (parfois) le graal, le poste de statutaire dans une université ou un institut de recherche. Nous vous proposons de découvrir ce type de parcours à travers le portrait d’Erik Gustafsson, enseignant-chercheur à l’Université de Portsmouth en Angleterre.

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Erik Gustafsson s’est depuis longtemps intéressé au comportement des primates humains (c’est-à-dire nous !) et non-humains (les autres singes et les lémuriens). Son parcours l’a poussé à utiliser deux disciplines complémentaires : l’éthologie et la psychologie.

 

  • Pouvez-vous nous parler brièvement de votre parcours ?

J’ai suivi une formation universitaire classique en biologie : Deug SV (NDLR : Sciences de la Vie) et Licence en Bio Animale à l’Université d’Orsay (Paris11) puis un Master en Ethologie à l’Université de Villetaneuse (Paris 13).

J’ai ensuite réalisé une thèse au Muséum National d’Histoire Naturelle (2007-2010). Celle-ci portait sur l’exploration et l’apprentissage social des comportements d’automédication chez les grands singes.

Après ça, j’ai passé deux ans en tant qu’Attaché Temporaire d’Enseignement et de Recherche à l’Université de Saint-Etienne. J’ai été impliqué sur des projets concernant la communication parents-enfants, au tout début chez les grands singes, puis ensuite chez les humains, notamment au travers d’une série de travaux sur les pleurs des bébés.

J’ai poursuivi avec deux nouvelles années de contrat postdoctoral à l’Université de Québec à Trois-Rivières où j’ai pu poursuivre et développer différents projets autour de la cognition chez les bébés (humains) et mettre un pied dans le domaine des neurosciences.

Enfin, il y a bientôt 3 ans, j’ai obtenu un poste de « Lecturer » (enseignant-chercheur) à l’Université de Portsmouth en Angleterre. Je suis au Département de Psychologie qui a la particularité d’avoir, entre autres, un centre qui s’intéresse à la primatologie, et un centre qui s’intéresse au développement de l’enfant.

 

  • Qu’est-ce qui vous a poussé à faire de la recherche ? Et pourquoi vous êtes-vous intéressé aux primates ?

Comme beaucoup d’enfants, je m’émerveillais face au monde animal, et je me posais beaucoup de questions. Et ça ne s’est jamais arrêté. Mes parents étant tous les deux universitaires, ils ont encouragé cette passion (en m’amenant voir plusieurs fois des conférences du commandant Cousteau à Paris, en m’offrant des livres sur la nature, etc.). Le milieu de la recherche m’étant familier c’est assez naturellement que je me suis tourné vers cette voie.

J’ai par la suite réalisé plusieurs stages, notamment au Muséum de Paris et au Centre de Primatologie de Strasbourg qui m’ont amené à observer et parfois interagir avec des primates. Je me passionnais à l’époque beaucoup pour le concept de nature humaine et pour les débats inné-acquis. Je suis donc assez logiquement tombé sous le charme de ces animaux et de ce domaine de recherche. Ces divers stages m’ont surtout permis de découvrir qu’il existait en France des laboratoires de recherche en éthologie (!), qui plus est en éthologie des primates (!) (On en est encore à ce moment-là au début d’internet, il n’y a pas encore 200 pages Facebook ou blogs sur le sujet !). J’ai ainsi pu rencontrer des gens passionnés, qui n’ont fait que confirmer mon intérêt pour ce domaine.

 

  • Qu’est-ce qui vous passionne le plus dans votre travail ?

La diversité des sujets et des intuitions qu’il reste à explorer. De plus, plus on étudie un sujet et plus on se rend compte de notre niveau d’ignorance. Une réponse entraine généralement davantage de questions, ce qui me maintient personnellement dans une sorte d’état de curiosité inassouvi qui est assez addictif.

J’aime aussi partager tout ça avec le public. Je commence d’ailleurs à développer en parallèle des petits projets de communications scientifique à destination des parents ; un en anglais collaboratif pas en ligne encore et un autre tout récent en solo en français http://www.sciencepourparents.fr/.

 

  • Quels sont vos thèmes de recherche ? Quels types d’expériences faites-vous, notamment sur les humains ?

J’ai actuellement trois principaux thèmes de recherche :

– Les facteurs influençant les comportements exploratoires et comment cela façonne la manière dont les enfants construisent leurs connaissances.

– Le rôle de l’habituation perceptuelle dans la mise en place de la compréhension conceptuelle.

– Je m’intéresse depuis peu aussi à l’impact des stéréotypes de genre sur les comportements exploratoires des enfants et le développement de leurs compétences.

La plupart des expériences que j’ai menées sur les grands singes ou sur les humains sont comportementales. Par exemple, je place le participant dans différentes conditions (par exemple un environnement simple vs un environnement complexe) et je compare sa réaction face à un stimulus (par exemple le temps qu’il passe à explorer un élément familier par rapport à un élément nouveau).

Pour certaines études, il m’est arrivé d’utiliser du matériel plus spécifique notamment le traqueur oculaire et l’électroencéphalographie. Ce matériel me permet d’enregistrer ce que regarde le sujet tout en mesurant son activité neurologique. J’ai ainsi pu étudier chez les bébés ce qui attirait leur attention dans différentes interactions sociales, ce qui pouvait les surprendre, voire peut-être même les faire réfléchir.

 

  • Vous êtes passé de l’éthologie à la psychologie, qu’elles sont les différences entre ces deux disciplines ? Le changement a-t-il été facile pour vous ?

Les deux disciplines s’intéressent aux comportements, et aux facteurs internes, externes et développementaux qui les provoquent. La principale différence entre ces disciplines se situent dans leur histoire et leur culture. Par exemple, des courants de pensées tels que la psychanalyse, l’introspectionnisme ou le cognitivisme sont très peu abordés en éthologie. Ils ont pourtant laissé des traces bien visibles en psychologie, notamment dans le vocabulaire (e.g l’inconscient, le soi…), les outils utilisés (e.g. les questionnaires), ou les analogies employées (comme le cerveau qui traite et stocke des informations comme le ferait un ordinateur…). Il y a aussi tous les sujets liés à l’aspect thérapeutique qui sont davantage poussés en psychologie même lorsqu’ils ont trait à la biologie (pharmacologie, neurophysiologie…). J’ai l’impression que cela rend les étudiants en psychologie mieux équipés pour aborder de manière critique certains domaines notamment ceux liés aux neurosciences. En éthologie, les aspects évolutionnistes sont plus abordés tels que la génétique, l’écologie comportementale, les différentes formes de sélection et de coévolution. Ce sont plutôt des courants de pensées comme le darwinisme et le spencérisme qui ont laissé leurs traces ici. J’ai trouvé les étudiants en éthologie mieux équipé pour aborder de manière critique les recherches en éthologie humaine, notamment celles concernant les origines évolutionnistes de nos comportements, aussi connus sous le nom de psychologie évolutionniste.

Passer de laboratoires d’éthologie à des laboratoires de psychologie m’a donc demandé d’approfondir mes connaissances en lien avec les bases biologiques des comportements, les neurosciences et l’histoire de la psychologie. Il a aussi fallu que je me familiarise avec un autre vocabulaire et tout un autre pan de la littérature scientifique, notamment celle en lien avec le développement de l’enfant. Pour le reste, cela m’a donné l’opportunité de découvrir de nouveaux outils et de nouvelles approches ce qui a été plus stimulant que difficile.

 

  • Votre travail vous a amener à passer deux ans au Canada et vous êtes maintenant en Angleterre, comment vivez-vous ces expériences à l’étranger ?

Le post-doc au Canada m’a offert un cadre de travail absolument idéal. J’ai eu accès à un laboratoire suréquipé (traqueur oculaire, électroencéphalographie, électrocardiographie…), avec plusieurs assistants de recherche formés et différents projets de recherche en cours. En plus de me former aux différents outils, on m’a aussi très vite fait confiance en me laissant la liberté de développer mes propres projets. On m’a aussi très rapidement proposé d’enseigner dans différentes unités.

La transition vers le système anglais a été plus délicate du fait qu’elle s’est doublée de la transition vers un poste permanent, qui s’accompagne donc de plus de responsabilités, notamment administratives. Je bénéficie toujours d’une grande liberté pour mes projets de recherche et mon enseignement. Toutefois, les frais de scolarité élevés et la marchandisation des universités bien entamée en Angleterre crée un cadre de travail assez particulier. Les étudiants sont à la fois des élèves et des clients qui payent pour un service et à qui l’on doit donc rendre des comptes. L’Université encourage énormément toutes formes d’innovation, définie surtout comme toute activité ou tout partenariat favorisant des entrées d’argent. Elle est aussi très attentive sur sa place dans les différents classements et utilise des méthodes de gestion pour favoriser tout un tas d’indicateurs pas toujours très clairs. C’est une autre mentalité et un autre environnement auquel j’ai personnellement encore du mal à m’habituer étant davantage attaché à un mode d’organisation que je trouvais disons plus collégial dans mes précédentes institutions.

 

  • Et pour finir, une anecdote de recherche ?

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Pendant ma thèse, je filmais des chimpanzés au sanctuaire de « N’Gamba Island » en Ouganda, un endroit qui recueille des chimpanzés confisqués à des braconniers et à des commerçants illégaux. Ils vivent alors sur une ile, en semi-liberté ayant accès à une forêt ainsi qu’a des enclos couverts. A la fin d’une session, j’avais posé ma caméra trop près d’un enclos pour la mettre un peu à l’ombre (il était 11h et il n’y avait que très peu d’ombre, étant au niveau de l‘équateur). Pendant que je discutais avec un soigneur, un chimpanzé avec les bras particulièrement longs (les adultes peuvent être très impressionnants !), a réussi en tendant le bras à travers les barreaux à faire basculer le trépied du caméscope et à l’attraper. Évidemment, tous ses amis se sont alors précipités contre les barreaux en criant comme des fous. J’ai alors eu le réflexe très stupide de chercher à détacher le caméscope (qui était toujours de mon côté) du trépied. Le chimpanzé a alors lâché le trépied pour prendre mon bras à la place. Il l’a (heureusement pour moi) très rapidement lâché. J’ai alors récupéré le caméscope et je m’en suis sorti avec quelques griffures et une belle frayeur !

 

I.B.

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