Cela fait maintenant deux printemps que je réalise avec l’équipe du CREA (Centre de Recherche sur les Ecosystèmes d’Altitude) le suivi de mésanges noires, sur les sites de Vallorcine et Loriaz, à côté de Chamonix. Voici un petit retour sur le contexte ainsi que sur nos activités de terrain, qui nous permettent d’approcher de près ces jolis passereaux !

Un des parents du nichoir 253
Un des parents du nichoir 253

Pourquoi faire cela me direz-vous ?

L’objectif est d’étudier l’impact du changement climatique sur la phénologie des espèces et les conséquences sur le fonctionnement des écosystèmes de montagne. Gné ? Reprenons ! La montagne est particulièrement exposée au changement climatique : le réchauffement y est deux fois plus rapide que dans l’hémisphère nord. Or les cycles saisonniers (= la phénologie) de beaucoup d’espèces sont très dépendants de la température. C’est par exemple le cas des arbres pour lesquels les évènements phénologiques comme l’ouverture des bourgeons (= le débourrement) ou l’ouverture des fleurs (= la floraison) ne peuvent se déclencher que si les arbres ont reçu une certaine quantité de froid en hiver ainsi qu’une certaine quantité de chaleur au printemps. Imaginez donc qu’avec le réchauffement du printemps, certaines espèces d’arbres avancent le début de leur cycle et que les insectes herbivores fassent de même. Il se peut alors que la synchronisation auparavant observée entre le pic d’abondance des insectes herbivores (des chenilles par exemple !) se nourrissant de jeunes feuilles et l’éclosion d’oisillons (les oisillons de mésanges noires par exemple !) se nourrissant de ces insectes vienne à se dérégler ! Voilà donc le contexte dans lequel nous nous trouvons. Un petit changement chez une espèce peut modifier le fonctionnement d’une partie de l’écosystème. C’est ce que nous tentons de comprendre ici : comment le changement climatique (nous ne disons pas le réchauffement car nous nous intéressons à l’effet des variations de températures et de quantité de neige entre les années, même si cela n’empêche pas qu’un réchauffement global soit observé !) influence les cycles de développement des mésanges noires et l’influence sur les interactions entre espèces qui vivent en montagne !

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Fond de vallée

Et pourquoi la mésange noire ?

La mésange noire est un passereau commun de nos montagnes qui n’abandonne pas son nid lorsque l’on vient manipuler ses oisillons, ce qui la rend facile à étudier. La vigilance est tout de même de mise lors de la visite des nichoirs et on ne s’éternisera donc pas à côté d’un nichoir, surtout lorsque les oisillons viennent d’éclore. De plus c’est une espèce qui est répartie sur un fort gradient altitudinal, on la retrouve donc des forêts de basses altitudes jusqu’à la limite de la forêt ! Ainsi, nous pouvons étudier l’effet de l’altitude et des variables associées (neige, température) sur sa reproduction. Enfin, il est plus intéressant de suivre une espèce commune et sa réponse au changement climatique qu’une espèce rare qui, du fait de sa faible abondance, n’a que peu d’impact sur la structure de l’écosystème, et qui, si elle venait à disparaître influencerait beaucoup moins le fonctionnement global de l’écosystème.

Et sur le terrain alors ? Qu’est-ce qui s’y passe ?

Après cette parenthèse théorique de remise dans le contexte, venons-en aux faits !

Tout d’abord, un petit récapitulatif du matériel de terrain que nous emmenons toujours avec nous :

  • GPS pour retrouver les nichoirs (et piles de rechange !)
  • Petit sac en tissu pour y mettre les oisillons (quand il ont plus de 6 jours, ils commencent à être gros et ne tiennent plus tous dans la main !)
  • Fiches de détermination de l’âge
  • Carnet & crayon pour noter les observations
  • Appareil photo pour prendre des selfies avec les mésanges. Joke ! Plutôt pour prendre en photo les oisillons et pouvoir vérifier la détermination de l’âge en cas de doute

Chaque semaine entre avril et juin, je vais donc visiter, avec l’aide d’une autre personne de l’équipe du CREA, la centaine de nichoirs répartis à deux altitudes : les cinquante premiers sont situés à 1300m d’altitude (Vallorcine) alors que les cinquante autres sont répartis à 1900m (Loriaz).

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Localisation des nichoirs sur les sites de Vallorcine (1300m) et Loriaz (1900m), près de Chamonix (France)

Ne vous méprenez pas, la visite des nichoirs n’est pas une chose aisée ! Il ne suffit pas de se promener le long d’un chemin tracé et de repérer les nichoirs en sifflotant, ce serait trop facile ! Les nichoirs sont disposés relativement loin des chemins de randonnée et il faut s’aventurer dans la forêt et parcourir les sentes d’animaux pour les trouver. Et surtout : ne pas oublier le GPS où sont rentrées les coordonnées des nichoirs, car sans lui, ce n’est même pas la peine de commencer, autant retourner à la case départ (à moins d’avoir déjà fait les visites une dizaine de fois !).  Essayez donc d’imaginer le nichoir ci-dessous perdu au milieu de la forêt : arriveriez-vous à le repérer parmi les arbres dont les couleurs se confondent ?

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Nichoir occupé par des un couple de mésanges, le nid est confectionné et prêt à accueillir des œufs

Après avoir enjambé 3 troncs, traversé un cours d’eau et m’être pris quelques toiles d’araignées dans le visage, voilà que j’arrive au nichoir 26. Comme pour les autres nichoirs, je m’active rapidement mais précautionneusement. L’objectif est de savoir si le nichoir est occupé et si c’est le cas, de déterminer le stade de construction du nid, le nombre d’œufs si la mésange a déjà pondu, le nombre d’oisillons et leur âge si l’éclosion a déjà eu lieu. Par exemple, dans le nichoir ci-dessus, nous observons un stade final de construction de nid, soit un nid composé de mousses et de poils d’animaux sur le dessus. Au centre du nid se trouve un petit creux permettant d’accueillir les œufs. Après m’être assurée que la mésange n’était pas dans le nid ni dans les alentours, je plonge doucement ma main dans le petit réceptacle et surprise ! Quelques œufs sont déjà présents ! Je les sors délicatement pour les compter et être sûre de ne pas en oublier.

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Œufs de mésanges dans le nid à gauche, dans ma main à droite

7 œufs. La mésange a donc pondu son premier œuf il y a 7 jours étant donné que les mésanges pondent (normalement) un œuf par jour. Il est encore possible que la mésange ponde encore quelques œufs dans les jours qui viennent, car en moyenne, les tailles de ponte s’élèvent à 9 œufs.

Trois semaines plus tard, la majorité des œufs ont éclos (la couvaison dure en moyenne 14 jours chez la mésange noire) et nous pouvons alors manipuler les oisillons afin de déterminer leur âge. Petits moments magiques où l’on s’immisce dans l’intimité du nid et où l’on se dit qu’on est bien chanceux d’être là !

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En haut à gauche : couvée, en haut à droite : deux oisillons, en bas à gauche : deux oisillons âgés de 2-3 jours, en bas à droite : oisillon âgé de 14 jours

Sur la photo en bas à droite (ci-dessus), je suis en train de déterminer l’âge de l’oisillon que j’ai entre les mains grâce au stade de développement de ses plumes. C’est la fiche de détermination de l’âge qui nous permet d’évaluer cela ! Attention à l’interprétation cependant, car l’âge donné par les plumes ne correspond pas forcément à l’âge réel des oisillons. Dans certains cas, les oisillons développent plus rapidement leur plumage afin d’être apte à s’envoler plus rapidement.

Après 2h d’exploration forestière, et le dernier nichoir visité, je continue un peu plus haut pour aller visiter les mares à grenouilles que nous suivons aussi avec le CREA (oui, encore de la phénologie !), mais ça c’est une autre histoire…

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Non loin des mares à grenouilles, vue sur l’aiguille de Loriaz à gauche

Les oisillons, quant à eux, s’envoleront au bout d’environ 16 jours. Ils seront nourris encore pendant quelques jours par leurs parents puis pourront ensuite voler vers de nouveaux horizons. Il faut dire qu’ils ont une vue somptueuse depuis le ciel. Regardez donc ça…

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Vue depuis les chalets de Loriaz sur les aiguilles surplombant Chamonix, un soir d’été

Pour en savoir plus…

Grâce à ces données, nous pouvons ainsi en tirer de nouvelles informations qui nous permettront de comparer les données entre les différentes années :

  • La date de ponte du premier œuf
  • Le jour d’éclosion grâce à la détermination de l’âge des oisillons
  • La durée de la phase de couvaison : grâce à la date de ponte du dernier œuf ainsi que le jour d’éclosion

Pour en savoir plus sur les résultats de nos données ainsi que sur les bilans de suivi annuels, je vous conseille d’aller jeter un coup d’œil sur le blog du CREA, ainsi que sur les pages de l’Atlas du Mont-Blanc. Vous pouvez aussi suivre le facebook du CREA qui donne régulièrement des news toutes fraîches !

PS : La manipulation des oiseaux nécessite une autorisation du Museum d’Histoire Naturelle et le CREA ne cautionne pas la manipulation d’oiseaux par les particuliers

M.B.

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